Dix ans plus tard : Sommes-nous toujours Charlie ?

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Il y a dix ans jour pour jour, le choc secouait la France et le monde entier. Une attaque d’une violence inouïe frappait le cœur de Paris, dans les locaux de la rédaction de Charlie Hebdo. Pour avoir publié des caricatures jugées blasphématoires, douze personnes étaient massacrées à la kalachnikov. L’Europe n’avait jamais été témoin d’un tel acte : des journalistes assassinés pour avoir défendu la liberté d’expression.

Arrivé à Paris ce matin-là, je découvrais la tragédie en allumant mon téléphone. Dans un mélange d’incrédulité et de stupeur, je me suis précipité rue Nicolas-Appert, dans le 11e arrondissement. Le quartier, déjà bouclé par les forces de l’ordre, était plongé dans une atmosphère de sidération. Mon badge de presse m’a permis de franchir le périmètre de sécurité. Là, face à la scène glaçante, j’ai pris une photo : une bicyclette renversée, celle d’un policier. Ce policier, Ahmed Merabet, musulman, d’origine algérienne, avait été froidement abattu par les frères Kouachi. Une ironie tragique dans leur odieuse croisade prétendument menée au nom d’une religion qu’Ahmed lui-même pratiquait.

Ce jour-là, l’Europe basculait. Paris, ses rues, ses habitants, tout semblait marqué au fer rouge par cette violence. La satire, longtemps pilier d’une liberté d’expression vibrante, devenait une cible. Les crayons se brisaient sous la pression d’une peur latente. Dans les jours qui ont suivi, j’avais écrit pour Linkiesta.it un article intitulé « Ils ont tué Voltaire ». Une métaphore cruelle, mais juste : d’un coup de feu, on avait tenté d’assassiner l’esprit critique, l’insolence salutaire face aux dogmes.

Le 11 janvier 2015, Paris répondait avec une force inédite. Une marée humaine défilait dans ses rues pour défendre la liberté de la presse, scandant « Je suis Charlie ». Mais dix ans plus tard, que reste-t-il de cet élan ? Si l’esprit de résistance s’est manifesté ce jour-là, il semble que l’ombre de cet attentat pèse encore sur notre société. La ville a changé. Nous sommes devenus plus méfiants, plus repliés, parfois silencieux par peur des représailles.

Les événements de janvier 2015 ont entériné une idée terrible : celle que personne n’est à l’abri. La liberté d’expression, même en Europe, n’est plus un droit intangible. Les dessinateurs et caricaturistes sont traqués pour leur impertinence. Les journalistes qui dénoncent les injustices et dérangent les puissants vivent sous la menace constante. Écrivains, artistes et intellectuels sont contraints à l’exil, ou à une autocensure insidieuse.

Aujourd’hui, se souvenir de ce jour n’est pas seulement un devoir de mémoire. C’est un acte politique. Le sacrifice des dessinateurs et journalistes de Charlie Hebdo nous rappelle que la liberté d’expression est fragile. Elle exige un combat incessant contre l’intolérance et l’ignorance, ces armes silencieuses qui cherchent à museler les voix discordantes. Plus que jamais, il faut défendre cette liberté comme un bien sacré, car rire de tout, critiquer, dénoncer et créer restent les meilleures réponses à l’obscurantisme.

Sommes-nous encore Charlie ? Peut-être. Mais ce que nous sommes, surtout, c’est responsables : responsables de continuer à faire vivre l’esprit d’une presse libre, audacieuse, et sans compromis.

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