Lettonie : des journalistes russophones face à des procès controversés

Written by

·

(Paris) – En Lettonie, la pression sur les journalistes russophones atteint un nouveau sommet. Une série de procès, ouverte ce jour, vise 14 reporters accusés d’avoir enfreint les sanctions de l’Union européenne en collaborant avec l’agence de presse russe Rossiya Segodnya (RS). Ils risquent jusqu’à quatre ans de prison, malgré le fait que leur collaboration avec l’agence remonte à une période où elle n’était pas encore sanctionnée.

Un procès politique sous couvert de légalité

Les journalistes sont poursuivis en vertu de l’article 84.1 du code pénal letton, qui sanctionne toute collaboration avec une entité placée sous restrictions européennes. L’accusation leur reproche d’avoir travaillé en tant que freelances pour les portails d’information Baltnews et Sputnik, divisions structurelles de RS. Cependant, les avocats de la défense soulignent que cette collaboration a pris fin plus de deux ans avant que l’agence ne soit placée sous sanctions, en février 2023.

« Aucun des articles publiés ne contient de contenu illégal ou diffamatoire, » insistent les avocats. Le seul fait que ces journalistes aient été employés par RS est utilisé comme fondement de l’accusation. Une base juridique fragile, dénoncent les défenseurs, d’autant plus que les mesures restrictives contre l’agence ont été appliquées postérieurement à leur période d’activité.

Des intimidations systématiques

Le traitement réservé aux accusés s’apparente à une tentative d’intimidation. Depuis décembre 2020, les services de sécurité lettons ont effectué des perquisitions à leurs domiciles, saisissant ordinateurs, téléphones et fichiers personnels – dont certains n’ont toujours pas été restitués. Leurs comptes bancaires ont été gelés, et ils se heurtent désormais à un refus systématique d’ouverture de comptes dans d’autres établissements. Sur le plan professionnel, ils sont devenus persona non grata, aucune rédaction ne souhaitant les embaucher.

« Nous sommes traités comme des terroristes, » dénoncent les journalistes, qui font face à des audiences individualisées, échelonnées sur plusieurs mois pour éviter le scandale d’un maxi-procès rappelant les jugements pour terrorisme ou mafia. Les premières audiences sont prévues les 11 et 13 avril, avec des sessions programmées jusqu’en juin.

Une affaire politique et identitaire

Parmi les 14 accusés, tous russophones, beaucoup appartiennent à la minorité russophone, qui représente 34 % de la population lettone. Cette affaire prend ainsi une dimension éminemment politique, perçue comme une tentative d’éliminer des voix critiques dans un contexte de tensions croissantes entre Riga et Moscou.

Selon des observateurs, ces procès ciblent une communauté déjà marginalisée et constituent une violation flagrante de la liberté de la presse. Le Comité pour la protection des journalistes (CPJ) et d’autres organisations ont exprimé leur inquiétude face à ce qu’ils considèrent comme une instrumentalisation des lois européennes pour museler les médias russophones.

Une question de liberté de la presse

L’affaire repose également sur une interprétation extensive des lois européennes et lettones. Les autorités lettones soutiennent que les journalistes, en produisant des contenus rémunérés pour RS, ont indirectement fourni une « ressource économique » à Dmitri Kissilev, directeur de l’agence, lui-même sous sanctions. Cependant, Kissilev n’est pas propriétaire de l’agence, contrôlée par l’État russe, et les faits reprochés datent d’avant l’application des sanctions.

Pour les défenseurs des journalistes, ce procès illustre une dérive inquiétante dans l’application de la justice pénale. La non-rétroactivité des sanctions, un principe fondamental du droit, semble ici ignorée au profit d’une logique politique visant à restreindre la liberté d’expression.

Un signal inquiétant pour la démocratie

Ces procès, qui mettent en lumière le dilemme entre sécurité nationale et liberté de la presse, risquent d’aggraver la polarisation en Lettonie. En ciblant les journalistes russophones, les autorités envoient un signal inquiétant à l’ensemble des médias critiques. Pour de nombreux analystes, cette affaire dépasse le cadre juridique et illustre une volonté délibérée de faire taire une communauté linguistique et culturelle minoritaire.

La Lettonie, en se positionnant comme un rempart contre l’influence russe, pourrait compromettre ses propres valeurs démocratiques. Alors que les audiences débutent, la communauté internationale observe attentivement, consciente que ces procès pourraient bien établir un dangereux précédent pour la liberté de la presse en Europe.

Classificazione: 1 su 5.

Lascia un commento