Le spectre du Dieu Pan au sein de la civilisation humaine

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Considérée depuis la naissance de la civilisation créature éminente parmi les autres créatures, acmé d’une Nature qui se fait auto-consciente et qui transcende l’animalité et la brutalité élémentaire, l’homme évolue au sein de la Nature avec la perception d’être le seul être vivant qui veut couper tout lien avec sa racine-mère et justifier son existence par le biais de son propre être in fieri, c’est à-dire en perpétuelle transformation, construction. L’homme est un chantier, il doit se faire, n’est pas déjà fait. Comme écrivait Pic de la Mirandole en 1486 dans son Oratio De Hominis Dignitate, l’homme n’est fait ni céleste ni terrestre, ni immortel ni mortel mais, comme un sculpteur qui se donne la forme qu’il préfère, peut « dégénérer en un de ces êtres inférieurs que sont les bêtes » ou bien il peut « être régénéré en un de ces êtres supérieurs que l’on qualifie de divins » .

Chez cette créature ‘tendue’ entre la bête et le Dieu – car il est le seul être capable de choisir son destin (il peut atteindre les hauteurs du divin ou bien régresser à l’animalité brutale) – le coté ‘non humain’ reste néanmoins présent, vivant comme si toute la puissance d’une pensée logique investissant le monde des sens ne pouvait pas arracher l’humain à sa composante irrationnelle, primordiale qui continue à l’habiter jusqu’à dans ses gestes les plus profonds.

Les exploits de la science et de la technologie – produits raffinés de la civilisation humaine – ont permis à cette créature éminente d’accroître la puissance de ses sens. L’homme peut aujourd’hui voir des objets situés à des milliers de kilomètres de distance, ‘voler’, se déplacer rapidement, ‘nager’ dans les profondeurs, voir ou parler à d’autres semblables qui se trouvent à des milliers de kilomètres de distance. L’écran tactile est devenu le prolongement de ses yeux et de ses doigts, la radio lui permet de capter des ondes lointaines, l’ordinateur a multiplié sa faculté de calcul, les réseaux en ligne ont accru la quantité et la disponibilité du savoir, désormais largement accessible dans la bibliothèque-monde. Tout cela a provoqué chez l’homme une transformation et un accroissement de son espace corporel.

Nous habitons aujourd’hui un monde qui s’est élargi et cela se traduit par un élargissement de notre corps spatialisé, de nos sens et donc un accroissement de ce que Merleau-Ponty appellerait la conscience motrice. Pourtant les engins suspendus dans le ciel, creusant la terre ou sillonnant la mer sont issus directement de l’imago naturae. L’imagination de l’homme en créant ses engins et ses structures s’inspire directement des insectes, des animaux, des plantes. Il suffit d’observer la silhouette de certaines voitures dont le devant montre le masque d’un tigre ou d’autres félins ou bien la forme laborieuse et compliquée des scarabées, des coléoptères, des coccinelles et d’autres créatures complexes du sous-bois. Les ferry-boats ouvrent leur ventre comme des baleines à la recherche de plancton, les avions ont cette légèreté – et l’ouverture alaire – des oiseaux qui traversent le ciel, avec leur ventre chargé non pas de poissons comme des pélicans géants mais d’êtres humains prêts à voyager jusqu’à l’autre bout du monde. Le voyage même a perdu sa fonction migratoire ou de transhumance de bêtes et hommes. Les hommes ne voyagent aujourd’hui que pour se dé-placer et ainsi atteindre l’énième u-topos de leur infinie montée aux cieux, alors que les cieux ne cessent de s’éloigner. La forme animale des engins infernaux inventés par l’homme, dépourvue de son irrésistible efficacité, reste tout de même une coquille vide qui résonne encore du bruit des vagues furieuses de la mer en tempête. Ainsi le corps de l’homme, lorsque le midi s’approche et les ombres écarlates du soir prennent le dessous sur la lumière dorée du jour, retourne le flageolet préféré du Dieu Pan qu’y souffle une nouvelle et plus enchanteresse mélodie.

Le spectre du Dieu Pan au sein de la civilisation

Tout cela n’est pas une conquête de la modernité. Les colonnes des temples helléniques à l’âge d’or de la tragédie, avec leur feuillage et décoration d’acanthe surmontant les chapiteaux corinthiens, ont pendant des siècles imité les armées muettes de troncs de la forêt, ornés de guirlandes de lierre et de feuillage verdoyant. La Nature n’a jamais quitté l’homme, malgré un effort conscient et déterminé pour la sublimer dans toutes les formes raffinées de l’art. Et ainsi depuis Platon la sculpture, la peinture et en général la représentation humaine de la Nature a voulu se montrer stylisée, dépourvue de cette animalité, brutalité nécessaire à la survie de l’espèce car même le torrent rageur aurait dû garder en soi une mémoire intacte du « souverain bien ».

Mais derrière le visage sublime des dieux et la perfection symétrique des colonnes de marbre alignées, l’irrationnel prenait d’autres formes, grotesques, sauvages. S’agissait-t-il de la réaction du Dieu-Tout poussé en dehors de l’urbain ?Toujours est-il que l’animal a fini par prendre des formes humaines – ces chats et chiens de nos villes n’ont plus rien d’animal – et l’homme s’est métamorphosé en Dieu-animal comme à l’époque des dieux irascibles d’Egypte. Le rêve de puissance de l’homme à la sensibilité judéo-chrétienne est l’homme ailé transcendant – le Mathieu des Evangiles. L’homme païen, lui, se contentait d’avoir le corps sculpté du tigre. Malgré cela, nul homme peut nager si rapidement qu’un dauphin ou peut avoir la vision aiguë de l’aigle. Pourtant tous les engins crées par l’homme (voitures, bateaux, avions, pelleteuses) ne font qu’imiter la puissance de la nature à l’état sauvage: contradictio in adjecto car la civilisation a toujours prétendu de vouloir sortir l’homme de l’état sauvage.

Historiquement et du point de vue mythologique isolé dans des bois sombres de cyprès et sapins balsamiques, parfois proche des sources d’eau ou caché dans des grottes humides, dans des vallées profondes, dans les halliers et ravins ombragés, et parfois sommeillant dans des clairières parfumés de fleurs de champ, le Grand Dieu Pan n’est pas mort comme fît entendre Plutarque à un marin longeant les côtes de l’Arcadie, terre natale du Dieu-tout. Peut-être ce cris annonçait-il rien d’autre que le commencement de l’aventure urbaine, lieu épuré régit par les lois de l’homme et non plus par une Nature perçue comme impénétrable, aveugle.

Repoussé aux marges de la vie, confiné aux paysages champêtres, aux forêts, aux parcs et aux réserves naturelles encerclées et cadrées par la civilisation humaine, le grand Pan n’est pas mort mais a pris la forme de la terreur – terreur panique – menace indistincte qui vient d’ailleurs et de nulle part et de laquelle les lumières artificielles de la ville ne sauraient pas nous protéger.

Vus de cette perspective les murs de Jéricho ou ceux de Jérusalem, la Muraille de Chine ou la Ligne Maginot ont été érigés pour nous protéger d’une menace changeante, l’ennemi étant à chaque fois différent et plus sournois. Les Sforza avaient même voulu utiliser le génie de Léonard pour concevoir des système de défenses infranchissables pour la ville de Milan.

La ville est faite pour encercler une communauté et mettre dehors les murs quelque chose ou quelqu’un. Les villes peuvent en effet être assiégées par des armées mais également par des idées pernicieuses. Il n’est pas difficile d’y voir l’énième tentative de repousser la Nature quelque part encore plus loin, jusqu’aux régions de l’espace noir, ce ciel vaste et infini qu’un jour pourrait tomber sur nos têtes comme dans le récit délirant de l’Apocalypse de Saint-Jean. Et alors face à cette menace inconnue, qui pourrait venir du ciel, de la terre, des eaux ou des hommes, l’être humain retrouve son abri au sein de la Nature.

Le Dieu Pan – fidèle messager de l’être à l’état sauvage – n’a alors plus aucune raison de troubler le sommeil de son fils préféré (mais sans mémoire). Lorsqu’en effet le corps de celui-ci est animé par le souffle divin, il finit par incarner autant l’Homme que la Bête et le Dieu.

Marco Cesario

Bɪʙʟɪᴏɢʀᴀᴘʜɪᴇ

Jᴀᴍᴇs Hɪʟʟᴍᴀɴ, ‘Aɴ Essᴀʏ ᴏɴ Pᴀɴ’ ɪɴ Pᴀɴ ᴀɴᴅ ᴛʜᴇ Nɪɢʜᴛᴍᴀʀᴇs: Tᴡᴏ Essᴀʏs Sᴘʀɪɴɢ Pᴜʙɴs (Jᴜɴᴇ 1972)
Fʀᴇ́ᴅᴇ́ʀɪᴄ Lɪᴏɴᴇʟ, L’Eɴɪɢᴍᴇ ǫᴜᴇ ɴᴏᴜs sᴏᴍᴍᴇs, Lᴀғғᴏɴᴛ 2001
Aʀᴛʜᴜʀ Mᴀᴄʜᴇɴ, Tʜᴇ Gʀᴇᴀᴛ Gᴏᴅ Pᴀɴ, Jᴏʜɴ Lᴀɴᴇ 1894
Pɪᴄ ᴅᴇ ʟᴀ Mɪʀᴀɴᴅᴏʟᴇ, Dᴇ ʟᴀ ᴅɪɢɴɪᴛᴇ́ ʜᴜᴍᴀɪɴᴇ Pᴀʀɪs PUF
Mᴀᴜʀɪᴄᴇ Mᴇʀʟᴇᴀᴜ-Pᴏɴᴛʏ Pʜᴇ́ɴᴏᴍᴇ́ɴᴏʟᴏɢɪᴇ ᴅᴇ ʟᴀ Pᴇʀᴄᴇᴘᴛɪᴏɴ, Pᴀʀɪs Gᴀʟʟɪᴍᴀʀᴅ 1945

*article publié à l’origine dans la revue philosophique “Le Philotope”

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