Justine Robinet
La pandémie du Covid-19 a été particulièrement dévastatrice puisque le nombre de décès dans le monde s’élève environ à 370 000, dont près de la moitié (177 595) sur le continent européen, où environ deux millions de personnes atteintes par le coronavirus ont été recensées. Aux États-Unis le nombre de décès atteint 104 356, chiffre le plus alarmant.
Face à cette situation apocalyptique, les facteurs influençant la prise de décision vers un confinement totalitaire, outre la prépondérance de l’effectif admissible dans les milieux hospitaliers, demeuraient, plus particulièrement, la peur de la souffrance et de la mort.
Au-delà d’un chiffre, comment évoquer la crainte et le désespoir face à ces évènements ? Quels regards les philosophes portent-ils sur la mort ?
La mort, (du latin mors) s’entend communément comme étant la cessation physique de la vie. Elle effraie donc car elle relève de l’inconnu et parce qu’elle n’est pas rationnellement fondée. Elle représenterait l’inconnaissable et défierait, de fait, toute approche conceptuelle aussi bien que toute expérience.
« Les sociétés humaines ont toujours réservé une place privilégiée à la pensée de la mort. À une exception près : la nôtre. » C’est le constat que Philosophie Magazine dressait dans le dossier « La mort, oser y penser », en dévoilant les résultats d’un sondage exclusif. À la question « Face à la mort, comment nous conduisons-nous ? », l’enquête révélait que 71% des Français préfèrent ne pas penser à la mort.
S’il est parfaitement concevable que la mort procure un sentiment d’effroi et de crainte, de nombreux philosophes lui prêtant de multiples autres interprétations tendent à caractériser la mort vers l’aboutissement et la consécration d’une vie.
En effet, Heidegger envisageait la mort comme la forme même de la vie humaine, considérée dans sa finitude et permettant l’accès à l’authenticité. Pour Platon, la mort correspondait au terme d’une vie terrestre et l’accès à un monde idéal. Dans son dialogue, Phédon, il expliquait, par le récit de la mort de Socrate, que pour accéder à ce qui est juste, bon et purement beau, l’âme doit se détacher de tout ce qui est corporel. Cette idéologie aura une longue postérité dans la réflexion antique sur la mort, en particulier chez les stoïciens de l’époque hellénistique et romaine, pour qui Socrate était un modèle de sagesse et de vertu face à la mort.
Ce modèle idéologique – et plus largement, cette définition de la philosophie – se définissaient par le fait de consacrer sa vie à se préparer à la mort, qui se présentait comme une délivrance.Par ailleurs, l’épicurisme prônait l’idéologie que la mort n’était rien. La figure emblématique de l’épicurisme, Epicure, ou encore Lucrèce, l’avaient défini comme la dissolution de l’âme et du corps.
« 𝐹𝑎𝑚𝑖𝑙𝑖𝑎𝑟𝑖𝑠𝑒-𝑡𝑜𝑖 𝑎𝑣𝑒𝑐 𝑙’𝑖𝑑𝑒́𝑒 𝑞𝑢𝑒 𝑙𝑎 𝑚𝑜𝑟𝑡 𝑛’𝑒𝑠𝑡 𝑟𝑖𝑒𝑛 𝑝𝑜𝑢𝑟 𝑛𝑜𝑢𝑠, 𝑐𝑎𝑟 𝑡𝑜𝑢𝑡 𝑏𝑖𝑒𝑛 𝑒𝑡 𝑡𝑜𝑢𝑡 𝑚𝑎𝑙 𝑟𝑒́𝑠𝑖𝑑𝑒𝑛𝑡 𝑑𝑎𝑛𝑠 𝑙𝑎 𝑠𝑒𝑛𝑠𝑎𝑡𝑖𝑜𝑛 : 𝑜𝑟, 𝑙𝑎 𝑚𝑜𝑟𝑡 𝑒𝑠𝑡 𝑙𝑎 𝑝𝑟𝑖𝑣𝑎𝑡𝑖𝑜𝑛 𝑐𝑜𝑚𝑝𝑙𝑒̀𝑡𝑒 𝑑𝑒 𝑐𝑒𝑡𝑡𝑒 𝑑𝑒𝑟𝑛𝑖𝑒̀𝑟𝑒 […]. 𝐴𝑖𝑛𝑠𝑖, 𝑐𝑒𝑙𝑢𝑖 𝑑𝑒𝑠 𝑚𝑎𝑢𝑥 𝑞𝑢𝑖 𝑓𝑎𝑖𝑡 𝑙𝑒 𝑝𝑙𝑢𝑠 𝑓𝑟𝑒́𝑚𝑖𝑟 𝑛’𝑒𝑠𝑡 𝑟𝑖𝑒𝑛 𝑝𝑜𝑢𝑟 𝑛𝑜𝑢𝑠, 𝑝𝑢𝑖𝑠𝑞𝑢𝑒 𝑡𝑎𝑛𝑡 𝑞𝑢𝑒 𝑛𝑜𝑢𝑠 𝑒𝑥𝑖𝑠𝑡𝑜𝑛𝑠, 𝑙𝑎 𝑚𝑜𝑟𝑡 𝑛’𝑒𝑠𝑡 𝑝𝑎𝑠, 𝑒𝑡 𝑞𝑢𝑒 𝑙𝑎 𝑚𝑜𝑟𝑡 𝑒𝑠𝑡 𝑙𝑎̀ 𝑜𝑢̀ 𝑛𝑜𝑢𝑠 𝑛𝑒 𝑠𝑜𝑚𝑚𝑒𝑠 𝑝𝑙𝑢𝑠. » 𝐸𝑝𝑖𝑐𝑢𝑟𝑒
D’autre part, Épicure s’opposait aux philosophes de son époque qui pensaient que l’Homme n’avait pas le droit de mettre un terme à sa vie parce que seuls les dieux – qui lui avaient donné – pouvaient lui reprendre. Dans son récit Lettre à Ménécée, il a défendu la thèse qu’il appartient à chacun de posséder le contrôle de sa vie et en disposer à sa guise : « Ainsi, songe que l’avenir n’est ni tout à fait à nous, ni tout à fait hors de nos prises, afin de ne pas l’attendre, comme s’il devait se réaliser à coup sûr et cependant ne pas désespérer, comme s’il était assuré qu’il ne dût ne pas arriver ».
Influence des philosophes ou simple reflet d’un profond mal-être, de tous temps, nombreux sont les Hommes à avoir privilégié la mort à la vie, et le fait de se donner soi-même la mort est aujourd’hui encore un phénomène de société. Particulièrement présent ou envisagé en cette période de pandémie et de confinement, nous avons souhaité analyser ce phénomène social. Face à la peur de la souffrance, le choix du suicide par ces temps de confinement.
Le sociologue Durkheim s’est aperçu dans son étude Suicide, que la notion même de suicide est difficile à définir parce qu’elle recouvre un même phénomène dont les causes peuvent être très différentes. En comparant l’évolution des taux de suicide des divers pays, Durkheim a conclu que le suicide est un fait social, indépendant de chaque décision individuelle.
Il est tout-à-fait légitime que dans une situation de confinement, l’être humain soit susceptible de subir une multitude d’effets psychologiques, y compris des symptômes émotionnels et cognitifs liés à une forme de psychose, aggravant ainsi les risques de penser au suicide. Les Hommes ne sont pas accoutumés au confinement et au recueillement, le propre de la vie est d’être dans le dynamisme d’une communication, confiait le philosophe Nicolas Grimaldi, en mars 2020, au cours d’une interview à France Culture.
La revue médicale The Lancet s’était montrée particulièrement alarmiste face aux effets néfastes du confinement sur la santé psychologique de la population, en attestant que « les effets de la pandémie de Covid-19 sur la santé mentale seront peut-être profondes », et qu’il y aurait « un risque réel que le taux de suicide augmente ». The Lancet avait également publié une étude sur l’impact psychologique du confinement faces aux épidémies, en dirigeant leurs recherches autours de l’analyse des maladies telles que Ebola, et résultant qu’une vague de dépressions et stress post-traumatiques pouvaient être perçus, y compris trois ans après l’épidémie.
Par ailleurs, dans un rapport intitulé « The Human Consequences of COVID 19’s Interconnected Risks » Zurich évoque, qu’au-delà des problématiques économiques et financières, les populations confinées seront amenées à rencontrer des problématiques psychologiques et psycho-sociales.
En effet, aux États-Unis, la grippe espagnole de 1918-1919 avait accru le taux de suicide. Plus récemment à Hong Kong en 2003, l’épidémie du syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS) avait entraîné une explosion des suicides chez les personnes âgées : +15% chez les plus de 65 ans, qui craignaient la peur d’être contaminés, d’être un poids pour sa famille et de demeurer trop longtemps dans l’isolement. En mars, par temps de confinement, il s’est avéré, en Allemagne, que le ministre des Finances se disant « profondément inquiet » des répercussions économiques de la crise sanitaire se serait suicidé. Le mois suivant, le médecin du club de foot du stade de Reims s’est également suicidé en apprenant qu’il était détecté positif au coronavirus.
Un article publié dans The Annals of internal medecine, a récemment fait état que 85% des Américains se seraient procuré une arme à feu durant le mois de mars 2020, un pourcentage inédit pour l’histoire des Etats-Unis et très alarmant concernant le risque de suicide. La gravité de la situation est telle que des suicides d’adolescents ne supportant pas l’isolement ont déjà été recensés à l’heure actuelle, dont un enfant de 12 ans au Texas.
Si certains cas de suicides paraissent indiquer que la mort serait préférable à la vie, l’analyse des sentiments des personnes faisant le choix de se suicider n’est jamais admise car incertaine. Il en résulte cependant que cette haine de la vie et de ses souffrances a, semble-t-il pour eux, dépassé la crainte de la mort.
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